Si tout à coup on mettait les pieds dans l'espace qu'on a dans la tête, à quoi cela pourrait ressembler ?
Le t de n+1 est un spectacle où la scène est considérée comme un espace mental, un lieu où apparaissent les mécanismes de la pensée. Un lieu muni de dispositifs scéniques - mécaniques, plastiques, sonores et visuels - permettant de voir le lien entre deux idées, l'interruption d'une pensée en cours, la mise en place d'une rêverie... Un lieu où l'intérieur et l'extérieur (de la tête) sont mis au même plan et cohabitent.
Il est composé de n +1 formes pour trois acteurs. Il s’agit, pour chaque forme, de mettre les pied dans l’espace qu’on a dans la tête, selon la formule de Clémence Gandillot. Pour comprendre comment ça marche là-dedans, nous n'avons pas attaqué le problème de front (cela aurait été trop brutal pour le front de la tête) mais par plusieurs portes d’entrées, parfois des plus insignifiantes, un phénomène en particulier, quelque chose d’anodin, une constatation, un fragment de réalité…. Quelques exemples : l'envie, la répétition, une attention particulière, les variations d'échelles, le moment du réveil, choisir, l'observation du brin d'herbe, boire du thé...
Autant de points de départ pour nos n+1 expériences.
À chaque forme son propos, son dispositif et sa mise en jeu.


Comment en êtes-vous arrivé au t de n+1 ?
Clémence Gandillot
Ma rencontre avec les choses remonte à plusieurs années. En 2004, j’écrivais "Chose, mémoire", mon mémoire de fin d’études aux Arts Déco Paris dont la soutenance pris la forme d’une représentation et me valut une mention très bien.
Là, j’allais voir le spectacle À Distances de Jean-Pierre Larroche, dans lequel étaient cités des fragments des Cahiers de Paul Valery. En les consultant, je tombai sur un croquis du triangle ABC suivi d’un petit commentaire philosophique à propos du Temps. Me tombait du ciel le projet suivant : écrire un texte pour mettre en scène le programme de mathématiques des troisièmes !
Pour se faire, je partis à la conquête de l’espace et du temps : 3 mois sur une île. S’ensuivit De l'origine des mathématiques, un livre illustré paru aux éditions MeMo.
Je fis la connaissance des membres de la compagnie Les ateliers du spectacle, lors de la création de Promenade de tête perdue en résidence au Portugal. De retour sur notre sol français, Jean-Pierre Larroche me proposa de l’assister dans son travail de scénographe. Tel un électron libre à la recherche d’associés, je lui montrai mon affaire de mathématiques, on dit alors qu’il a "joué les vecteurs" en pointant du doigt Balthazar Daninos et Mickaël Chouquet, deux membres actifs de la compagnie.
Depuis, nous travaillons à la création du t de n+1 dans les bois d’Augerville-la-Rivière, où nous accueille la compagnie.
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À chaque fois, il y a une forte intuition. Ou plutôt qu'une intuition, une envie. Celle qui fait qu'on se sent bien en vie le matin. Une envie derrière laquelle se cachent des questions. Les bonnes questions sont celles qui contiennent la possibilité de beaucoup d'autres questions. Les mauvaises trouvent une réponse et meurent.
Et bien sur il y a le doute qui, chaque jour, remet en question le tout de la veille
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Comment en êtes-vous arrivé au t de n+1 ?
Balthazar Daninos
Apres avoir achevé une maîtrise de mathématiques pures et dans ce cadre, un mémoire sur la topologie du nœud de trèfle, et tandis que je commençais une aventure théâtrale singulière avec Les ateliers du spectacle, je me doutais bien qu’un jour les mathématiques referaient surface.
Et c’est Clémence Gandillot, bien plus tôt que je ne l’aurais imaginé, qui fit surface avec sous le bras une maquette de son futur livre De l’origine des mathématiques et un nombre incalculable de cahiers de brouillons. Elle était à la recherche d’autres points, comme elle disait, pour, avec elle, tracer des lignes et mettre en scène le programme de mathématiques des troisièmes !
En se penchant sur ses travaux, j’ai été d’abord séduit et intrigué par cette tentative osée et tout-à-fait personnelle d’expliquer le monde. Sa démarche faisait écho à un sentiment fort, lié à la pratique des mathématiques, qui était le plaisir de pouvoir s’autoriser, soi-même, de répondre à une question. Il ne s’agit pas d’appliquer un protocole que l’on aurait appris, mais de s’approprier un problème, et de lui en inventer une solution.
Bien décidé a tracer des figures géométriques avec Clémence et le groupe des « n+1 » deux intuitions se sont vite imposées : premièrement Clémence elle-même est le matériau de ce projet et deuxièmement, il ne s’agit pas de mettre en scène les résultats de ses recherches mais plutôt sa méthode, sa démarche et d’arriver à réenclencher ses enjeux pour les mettre en jeu sur la scène.
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Au cours de notre travail, nous avons réalisé que le questionnement de Clémence appelait de nouvelles questions sans réponses. Tandis qu’elle avait déjà entrepris de comprendre le monde des choses qui nous entourent, en utilisant la logique et les outils mathématiques et puis tenté de comprendre les mathématiques elles mêmes - comment l’homme a t-il pu inventer une chose pareille ? -, ses raisonnements, à plusieurs reprises, comme par l’effet d’une force centrifuge, reconduisaient à une même question sous-jacente : au fond, comment ça marche dans la tête?
Et donc, ensemble, nous nous sommes saisis de cette nouvelle question pour « avancer dans le compliqué, mais simplement ».
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Comment en êtes-vous arrivé au t de n+1 ?
Michaël Chouquet
En 2001, parallèlement à ma pratique de comédien, je butais sur une maîtrise d'études théâtrales. Le sujet était né d'un atelier avec Patrick Haggiag : "L'acteur, un animal autobiographique".
Déjà, il s'agissait de trouver ma médote, de singulariser mon rapport au travail, de discerner l'activité d'auteur dans le travail d'interprétation.
En 2003, je commence à travailler avec Jean-Pierre Larroche et me familiarise petit à petit avec son langage de choses et de mots.
En 2006, je rencontre Clémence Gandillot, ses livres et ses cahiers, une poésie "d'aplomb et d'innocence" qui tente de se confronter au tout du monde. J'y trouve une folie rigoureuse, une subjectivité maximale dans sa démarche.
En 2009 c'est toujours ce même "espace" qui m'intéresse et le courage qu'il faut pour y répondre : comment ça (je) pense, comment ça (je) sent (sens) ?
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Sur scène, il y a trois personnes en prise directe avec leur pensée qui se matérialise autour d'eux. Tout joue : leur mémoire, leur intuition, leur imagination, leur avenir, leur inconscient...
C'est de la science fiction en quelque sorte; imaginez que l'on puisse avoir accès concrètement à ce territoire de l'intérieur de quelqu'un. Et si ce qui se trame là dedans pouvait se voir, s'entende...
L'espace recèle à chaque instant les faits, ou tout du moins les indices de cette vie intérieure.
Ensuite, l'énigme reste entière. On essaye juste de bien l'éclairer.

Christian Bobin, L'autoportrait au radiateur.
Si je marche d'abord droit, de A en B. Si là, je fais brusquement par le flanc droit. Il y a discontinuité apparente en B, mais tandis que j'allais vers B, quelqu'un en moi pense à C et s'incarne brusquement lorsque je suis en B. Il n'y a discontinuité que par cette incarnation, car ce quelqu'un n'allait pas de A en B.
Paul Valéry, Les cahiers.
La bêtise est un art que je me délecte de pratiquer et, sous son aile, j'ose le pire.
Clémence Gandillot, Chose Mémoire.
Je les rencontre une fois par semaine dans une rue en pente. Apparemment ce sont des fleurs. Apparemment. Les choses ne sont jamais seulement des choses. Celles-ci font raisonner dans l'appartement une note gaie, fraternelle. Les livres que je ne peux m'empêcher d'ouvrir ne sont pas si généreux. Les livres ne savent pas comme les fleurs mourir, puis renaître et puis mourir pour de bon. Ce qui aide c'est ce qui passe, ce qui prêtant à l'éternel n'est d'aucun réconfort.
Christian Bobin, L'autoportrait au radiateur.
La sensation ne loge pas dans notre cerveau mais à l'endroit même où nous voyons la fenêtre, un nuage un arbe.
Walter Benjamin, Sens unique.
Les souvenirs ne sont pas la somme de ce que quelqu'un a fait, mais bien plus de ce qu'elle a pensé, de ce qu'on lui a dit, ou de ce qu'elle croit.
Madame Loftus, le monde août 2009 supplément sur la mémoire
C'est le décalage entre la chose et l'idée de la chose qui créée le pouvement.
Clémence Gandillot, Le t de n-1
Le vide, ce n'est pas l'absence de chose, c'est l'absence de lien entre les choses.
Clémence Gandillot, De l'origine des mathématiques
Comme on cherche, on voit depuis son prime et ça fait des coïncidences.
Clémence Gandillot, Interview sur la médote
Il faudrait parler au ras des choses.
Léo Larroche, conversation